Entrelacements

Un complot entre les branches, comme si elles allaient cueillir le soleil dans leur toile.

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«Notre Soleil est si proche de nous en comparaison des Soleils des autres tourbillons, que sa lumière doit avoir infiniment plus de force sur nos yeux que la leur. Nous ne voyons donc que lui quand nous le voyons, et il efface tout; mais dans un autre grand tourbillon, c’est un autre Soleil qui y domine, et il efface à son tour le nôtre, qui n’y paraît que pendant les nuits avec le reste des autres Soleils étrangers, c’est-à-dire, des étoiles fixes. On l’attache avec elles à cette grande voûte du ciel, et il y fait partie de quelque Ourse, ou de quelque Taureau.»

Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, p. 145.

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Pistons

Nous devions nous rejoindre à La crème de la crème à 9h30. Mais c’est la voix de Yves, de l’autre côté de la rue de la Commune, qui m’a fait lâcher la lourde porte de bois du resto fermé à clé, privant les flâneurs de leur expresso de départ. Nous nous sommes finalement rejoints non loin des rails, du stationnement du Centre des sciences et de son cinéma IMAX, au croisement de la Commune et du boulevard Saint-Laurent. Nous nous étions promis une marche toute en lenteur, «avec des arrêts attentifs sur certains cas d’éclectisme», comme le proposait André dans le menu de cette flânerie. Mais à lire les différentes rubriques consacrées à cette Main mythique, c’est le foisonnement, l’abondance, la diversité entraînant un vertige, une certaine vitesse, que j’avais en tête. Une rapidité à l’égal de celle dictant le rythme de ces passants ou commerçants affairés que nous avons croisés, dérangés parfois par nos multiples arrêts, lançant quelques regards suspicieux autour d’eux, puis reprenant leur cadence, comme si rien n’avait fait irruption dans leur quotidien. Or c’est bien la lenteur, l’attention que celle-ci permet de déployer qui ouvre la porte au jaillissement, à l’inattendu.

Malgré les nombreuses années écoulées depuis l’époque des reportages de Gabrielle Roy pour le compte du Bulletin des agriculteurs, il est fascinant de lire ces passages qu’elle consacre au boulevard Saint-Laurent, celui qu’elle nomme le «méridien de Montréal» :

«Arbitrairement, il tranche la ville en deux sections, est et ouest, qui vont affirmer leur caractère particulier à mesure qu’elles s’étendront en sens opposé. […]

Sa destinée est de trouver l’eau. Bras droit du fleuve dont il a pris le nom, il traverse l’île pour aboutir à la rivière des Prairies. Et il finit à la prison de Bordeaux.

Dans sa carrière tumultueuse, il s’est fait à l’image du monde : boutiques de tatouage, refuges de matelots, antres crasseux des diseuses de bonne aventure avec leurs vitrines tapissées de mains géantes et de tentures grossières, maisons de gros, débits à l’once ou à la verge, voitures ambulantes, brasseries, synagogues, théâtres, halles et tavernes.

Partant des bas quartiers, il monte jusqu’aux abords de la montagne. Il regarde les signes de conquête qu’on a dressés aux deux pôles de la ville : la croix sur les hauteurs, les élévateurs sur les quais. En haut, les châteaux; en bas, les taudis.

Âme vagabonde, il connaît la senteur du blé, du cambouis, du poisson, de l’ail, de la bière, du blé d’Inde soufflé, des frites et du smoked meat. […]

Le cri de la sirène assiste à son départ et le tumulte d’un courant rapide et dangereux l’accueille au terme de ses fantaisies. C’est encore à lui, grand voyageur, qu’il faut se confier pour aller à la découverte de la ville.»

(Gabrielle Roy, Heureux les nomades et autres reportages 1940-1945, présentation de François Ricard et Antoine Boisclair, Montréal, Boréal, coll. « Cahiers Gabrielle Roy », 2007, p. 27-28.)

Même si elle se consacre (dans ces extraits) au centre-ville, nous avons pour notre part flâné jusqu’au marché Jean-Talon. Nous avons pisté l’esprit patchwork de la Main, qui se fait sentir bien au-delà de Sainte-Catherine. Des mini-ruelles, des parcs longeant «le méridien», dont le parc des Amériques et celui du Portugal, le Barfly, l’Église de Dieu Réparateur de Brèches (qu’on peut joindre dans l’indicatif métropolitain du 514), la galerie Yves Laroche, qui a troqué le Vieux-Montréal pour le Mile-End, quasiment la Petite-Italie. Ce qui me ramène d’ailleurs à un effluve d’expresso, comme ceux que je préparais aux Délices, quand je travaillais sur la rue Saint-Paul. M. Laroche les aimait allongés à la demie, avec un quart de lait chaud.

Église de Dieu Réparateur de Brèches

La familiarité par les traits

Ce qu’André écrit à propos de toutes ces lignes qui constituent peu à peu un monde me rappelle notre conversation sur les trottoirs de Saint-Hyacinthe, au fait que cette rue par exemple pourrait aussi se trouver à Trois-Rivières. Des panneaux de signalisation, des câbles électriques, des balcons des clôtures des escaliers droits ou en colimaçon, des pancartes À vendre, du fer forgé délimitant le béton privé de celui public des trottoirs. Oui, je regarde cette photo et ses traits me ramènent à mon bon vieux centre-ville trifluvien…

À découvert

Positionné rue du Laos, un périscope émerge du gazon. Il surveille les terrains vagues du nord-ouest, où se déploient des bataillons de mauvaises herbes, prêtes à coloniser les habitations du Bonheur. Par-delà les clôtures, de l’autre côté de Henri-Julien, les innombrables fenêtres des édifices transformés en ateliers – en lofts peut-être – guettent l’improbable plongée du sous-marin ennemi. Improbable, puisque pris au piège par les fortifications encerclant le couvent des Carmélites.

Laissant sous-marin et bataillons derrière nous, nous poursuivons notre marche vers le sud. Dans la grisaille et les grains de pluie intermittents, nous croisons une jeune femme au parapluie déployé, qui chemine vers nous avec un air interrogateur. Mais qu’est-ce que nous pouvons bien chercher par ici? Le bonheur est simple, disait le graff.